LAISSER-COURRE

J’ai laissé la potence
Après tous les pendus,
Andouilles de naissance,
Maigres fruits défendus ;
Les plumes aux canards
Et la queue aux renards…

Au Diable aussi sa queue
Et ses cornes aussi,
Au ciel sa chose bleue
Et la Planète –ici–
Et puis tout : n’importe où
Dans le désert au clou.

J’ai laissé dans l’Espagne
Le reste et mon château ;
Ailleurs, à la campagne,

Ma tête et son chapeau ;
J’ai laissé mes souliers,
Sirènes, à vos pieds !

J’ai laissé par les mondes,
Parmi tous les frisons
Des chauves, brunes, blondes
Et rousses… mes toisons.
Mon épée aux vaincus,
Ma maîtresse aux cocus…

Aux portes les portières,
La portière au portier,
Le bouton aux rosières,
Les roses aux rosiers,
A l’huys les huissiers,
Créance aux créanciers…
Dans mes veines ma veine,
Mon rayon au soleil,
Ma dégaine en sa gaine,
Mon lézard au sommeil ;
J’ai laissé mes amours
Dans les tours, dans les fours…

Et ma cotte de maille
Aux artichauts de fer
Qui sont à la muraille
Des jardins de l’Enfer ;
Après chaque oripeau
J’ai laissé de ma peau.

J’ai laissé toute chose
Me retirer du nez
Des vers, en vers, en prose…

Aux bornes, les bornés ;
A tous les jeux partout,
Des rois et de l’atout,
[…]
J’ai laissé l’Espérance,
Vieillissant doucement,
Retomber en enfance,
Vierge folle sans dent.
J’ai laissé tous les Dieux,
J’ai laissé pire et mieux.

J’ai laissé bien tranquilles
Ceux qui ne l’étaient pas ;
Aux pattes imbéciles
J’ai laissé tous les plats ;
Aux poètes la foi…
Puis me suis laissé moi.

Sous le temps, sans égides
M’a mal mené fort bien
La vie à grandes guides…
Au bout des guides –rien–
… Laissé, blasé, passé,
Rien ne m’a rien laissé…

Poème de Tristan Corbière
QUI SEPARE ?

Qui sépare le mur du lierre
Et le bon grain de l’ivraie
Qui sépare demain d’hier
Et le faux du vrai ?
Qui sépare les gens qui s’aiment
D’un seul cœur écartelé
Qui sur cette plaie qui saigne
Pose les scellés ?
Qui sépare la colère saine
Des fils du ressentiment
La jalousie de la peine
La noblesse des sentiments ?

Qui sépare l’avoir de l’être
La sauvagerie
De l’amour et de sa lettre
Si pauvre d’esprit ?

Qui sépare les mères des pères
Qui sépare l’huile de l’eau
Qui sépare ce qu’on espère
De ce que l’on vaut ?
Qui sépare en trois la pomme
Qui sépare ce que l’on donne
De ce que l’on rend ?

Qui sépare l’arbre du bois
Le radeau de l’océan
L’océan du ciel qui noie
Son soleil dedans ?

Qui sépare la loi de l’homme
Quand il mange ses enfants
Qui sépare ce qu’il ordonne
De ce qu’il défend ?
Qui sépare l’homme de la bête
La guerre de l’assassinat
Les faux dieux des vrais prophètes
Ici-bas ?

Qui sépare les eaux du Styx
Les morts des vivants
Qui sépare l’atome du vide
L’être du néant ?
JEANNE HEBUTERNE

Le peintre Amadeo Modigliani est mort
jeune, toxicomane, tuberculeux et
alcoolique. Il laissait en mourant une
petite fille d’un an et une femme
enceinte, Jeanne Hébuterne.

Jeanne Hébuterne a le cœur gourd
Jeanne Hébuterne est fatiguée
Jeanne Hébuterne a le cœur gourd
Amadeo n’est pas rentré
Regarde sur la nappe blanche
Taches de peintures mêlées
A petits tas de poudre blanche
A grandes taches vinassées

N’est pas Frida la mexicaine
Ni Delaunay ni Laurencin
N’est pas plus peintre qu’écrivaine
Jeanne Hébuterne est moins que rien
N’est pas l’épouse légendaire
N’est pas plus Elsa que Gala
D’un génie la muse ordinaire
Jeanne n’en fut pas moins là

Jeanne Hébuterne est effondrée
Jeanne Hébuterne a le corps gourd
Amadeo est décédé
Regarde sur la nappe blanche
Photo lointaine de l’aînée
Ventre tendu sous la peau blanche
Veuve et enceinte de l’aimé

Jeanne Hébuterne a le corps gourd
Ecrasé contre la chaussée
Lourde du fruit de son amour
Jeanne s’est défenestrée

Combien de Jeanne sur la terre
Combien de Jeanne sur le tas
Combien de partage-misère
Dont le temps n’a pas fait choux gras
Autant que de génies sur terre
Autant que de génies je crois
Qui vont peupler le cimetière
De ceux dont on ne parle pas


   
 
   
   
Productions JCBarens - - Contact Pro